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Tous les mois, Charles Muller nous fait découvrir un artiste, un nouvel espace ou une expo réellement en phase avec son époque. Pas mort l'art contemporain ? Version longue du module publié dans le magazine (ici, Chronic'art #42 - février 2008).
[Février 2008]

Gand, ou Gent selon la terminologie prioritaire, voire exclusive en ces terres flamandes où la francophonie est plutôt mal vue, est une ville somme toute charmante, une de ces villes de l'immense plaine du Nord où l'architecture bourgeoise, classique, propre, mais un brin colorée s'étale avec aisance, harmonie et simplicité. Plein de canaux organisent les quatre rivières qui confluent ici. Mais on n'est pas là pour admirer ces façades et l'on se dirige vers le parc abritant le SMAK (comprendre Stedelijk Musuem voor Actuele Kunst, ou Musée d'art contemporain). Un invité de marque : l'artiste californien Paul McCarthy, pour une rétrospective de son oeuvre. Dès ses premières performances dans les années 1960, Paul McCarthy a pris le parti de l'emphase, de la boursouflure, de l'exagération et de la parodie. Il est couvert de ketchup et non de sang, il lèche nu une gamelle de chocolat et non de merde. L'image conserve pourtant son effet - choquer -, mais la violence de l'actionnisme viennois est ici singée, comme le sera plus tard la pose intellectualiste d'un certain expressionnisme abstrait sur le retour (Painter, 1996). Malgré des publics souvent restreints, ces années de performance (jusqu'au début des années 1980) vont construire la réputation extrême de McCarthy, alors à la confluence du body art, du minimalisme et de l'art conceptuel, avec déjà la dominante de la souillure et du détournement (succion de hot dog et corps badigeonné de sauces, publicités à détails obscènes, père Noël en roue libre derrière une vitrine de rue passante, préparation sanguinolente d'un hamburger).
L'ensemble de l'oeuvre de l'artiste californien est dominé
par un immense rire pantagruélique, orgiaque et vulgaire, où bon nombre de
symboles de la culture populaire du moment sont retournés, exagérés, insultés
et finalement vidés de leur sens. L'artiste a toujours conservé la volonté
initiale de provocation, même s'il s'est donné les moyens de varier son
expresion. Ainsi la bacchanale sur écrans géants des Pirates des Caraïbes
(performance de 2005, avec son fils Damon en co-concepteur), qui assaillit le
visiteur sur des dizaines d'écrans géants dans les premières salles du
SMAK : on y voit des tortures, des enlèvements, des sacrifices, des
beuveries, des actes sexuels, et surtout des gestes à peu près vides de sens,
tournés dans les studios de l'artiste déplacés pour l'occasion dans le musée,
tous les personnages étant affublés de masques grotesques et hideux.
Paul McCarthy utilise tous les supports, mais privilégie les
sculptures, masques, animations et happening. Ici, un cochon parfaitement
reproduit dort paisiblement et le dernier cri de l'animatique reproduit sa
respiration, ses yeux roulant de rêves, les petites contractions de son anus.
Mais la machine est bien présente sous l'animal, l'oeil hésite entre la
parfaite simulation et la totale exhibition de l'artifice. A côté de l'oeuvre
conceptuelle Dead H (1968) en acier galvanisé, la reproduction parfaite
et dérangeante d'un cadavre posé près d'un banc. Paul McCarthy a réalisé un
certain nombre de ces mannequins à l'illusion léchée : un bois où un homme
fait l'amour à un arbre, un autre allongé à la Terre ; un père tenant son
fils en train de saillir un bouc… Des statues de résine nettement moins
réalistes, et signant un hommage plus classique au pop'art, montrent un Michael
Jackson à tête géante caressant un petit... singe, une enfilade de Georges Bush
se sodomisant à qui mieux mieux, un homme et une femme à têtes de pomme verte,
posés sur des morceaux de fromage, dont les organes génitaux sont démesurément
agrandis. Propos de l'artiste : « Nous ne faisons qu'errer dans ce
que nous croyons être la réalité. La plupart du temps, nous ne sommes même pas
conscients d'être vivants ».
Une critique conservatrice verra dans l'œuvre de McCarthy
l'expression terminale d'un certain infantilisme post-moderne, le stade
uro-anal de la création artistique, une farce sans conséquence. Oui mais voilà,
il y a bel et bien des conséquences, une distance nouvelle d'avec ce monde dont
les singeries ont finalement un goût amer de cynisme et de folie : on sort
un peu moins innocent et un peu plus songeur du SMAK.
Paul McCarthy 1966-2006
Musée d'art contemporain (SMAK) de Gand (Belgique)
Jusqu'au 17 février 2008
www.smak.be
[Février 2008]