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Comme chaque année, Chronic'art est à Angoulême pour faire le point sur le milieu de plus en plus gossip et juteux de la bande-dessinée internationale. Romain Brethes, notre reporter-gonzo, vous dit tout (ou presque - s'il tient le choc).
[26-27.01.08]

Samedi, d'abord : j'avais déjà dit que la Chro team était très représentée sur le Festival : Julien veille désormais en duo avec Nathalie sur la destinée de l'espace manga, un lieu dont il ne vous était pas garanti de ressortir avant une bonne heure ce week-end, si d'aventure vous y pénétriez, tant une foule dense et surcompacte s'y pressait. On se souvient également des joutes épiques de Martin-Pierre Baudry, notre chroniqueur SF et polar, avec Art Spiegelman ou Lewis Trondheim, estimant qu'il ne fallait tout de même pas trop choyer les artistes et les laisser se lover dans une démagogie trop facile. A ces piliers du Festival, il faut désormais ajouter Stéphane qui, associé à Joseph Ghosn, a animé les Rencontres du Nouveau Monde, ce lieu où étaient concentrés un peu à leur corps défendant tous les éditeurs alternatifs. L'une de ces rencontres, particulièrement intrigante, a tourné autour de l'idée d'avant-garde et de révolution formelle dans la bande dessinée, avec bien évidemment Jean-Christophe Menu, mais aussi Christian Rosset (à ne pas confondre avec son homonyme Clément) et Jochen Gerner, l'auteur d'un réjouissant Contre la bande dessinée. Rétrospectivement, Stéphane m'indiquait qu'il regrettait un peu que tant de brillants esprits aient été trop laconiques et lapidaires, voire tièdes après le bruit et la fureur véhiculés dans leur texte. Ce à quoi je rétorquais que c'était encore la marque – rassurante - d'une culture de l'écrit qui ne se serait pas laissée simplifier ou édulcorer par le passage à l'oralité, une forme de retournement assez saisissant, faut-il le reconnaître, lorsque l'on sait que Platon affirmait le primat du nom sur la lettre (il faut relire à ce propos De la grammatologie, le livre lumineux de Derrida). Je crois d'ailleurs, en toute bonne foi, mais sans aucune objectivité, que le Festival d'Angoulême, première manifestation culturelle en France (encore plus de 200 000 visiteurs cette année), ne peut que se féliciter de leurs apports, très différents mais très complémentaires, comme je ne peux que me féliciter d'avoir travaillé avec eux ou de poursuivre ma collaboration, comme responsable de rubrique, au sein de Chronic'art. Entre les verres de bière, de vins, de champagne (mais pas de drogue, la bande dessinée n'en est pas encore là, ou plus exactement elle n'y est plus, car, de source bien informée, la rédaction de Métal Hurlant carburait aux différents stimulants post-68 comme le speed, les amphets et la coke, ce qui a donné ma foi des choses tout à fait acceptables, entre Le Garage hermétique de Moebius et les costumes de Philippe Manoeuvre), discussions, inlassablement, autour de mon article pour Le Point, du palmarès à venir, des pronostics pour le prochain Grand Prix, du succès mérité de Château l'attente, et du départ de Joseph des Inrocks pour prendre la responsabilité d'un site mode et culture (mais mode quand même). J'avoue, avec une petite pointe d'envie, et en même temps de perversité, avoir hâte de voir la bobine de Joseph au prochain défilé Stella McCartney ou Galliano, entre Ivana Trump et Scarlett Johansson. Sûr que sa barbe et son regard désarmant de candeur auront un effet dévastateur au milieu de cette faune, qui devrait cependant le changer quelque peu de la bande dessinée. Toujours entre deux avions et deux signatures, Christophe Ono-dit-Bio du Point me demande depuis le Palazzo Grassi de Venise comment se passe ce Festival. « Le meilleur depuis des années », je lui réponds. Il faut dire qu'en dehors d'une Rencontre Internationale, remarquablement dépeuplée mais pas dénuée d'intérêt, avec Johanna (pour nos Ames sauvages, que Stéphane n'a pas, mais alors pas du tout aimé, cf. Chro 42, en kiosque mercredi 30 janvier 2008) et Gene Huen Yang, pour son American born chinese (que Stéphane a un peu plus aimé - cf. sa chronique) sur la question de l'exil et de l'identité (sur ce thème, j'aurais bien aimé avoir Adrian Tomine, mais bon), je suis libre comme l'air. Je me replonge dans les rues du vieil Angoulême avec délectation, me laisse surprendre par une expo d'un auteur parfaitement inconnu, tombe par hasard sur le délicieux Petit salon des éditions Flblb (l'éditeur des remarquables Jérôme d'Alphagraph et de la Petite histoire des colonies françaises), où je passe incognito, me réjouis par avance de dîner avec l'équipe de la Charente Libre, où Armel (qui s'amuse à me citer chaque jour dans son supplément) a remplacé mon cher beau-frère. Stendhal pouvait bien parler de sa « Cara Italia », je veux bien garder Angoulême.
Dimanche, ensuite : un bon jury ne fait pas forcément un bon palmarès, le Festival de Cannes en fait l'expérience depuis toujours, peut-être faudra-t-il s'y habituer avec Angoulême. A moins que le bon jury ne soit seulement celui qui se définit par le palmarès qu'il offre ? En donnant le prix du meilleur album de l'année à Là où vont nos pères, de Shaun Tâ, le jury, où brillaient tout de même les figures de Munoz et de Lorenzo Mattotti (double respect), a récompensé un album muet, un peu affecté, qui donne la primauté à un dessin plein d'application, et pour lequel la référence à Scott McCloud ne suffit pas à garantir une quelconque légitimité. Bon, le reste est à l'avenant, à l'exception du remarquable Exit wounds de Rutu Modan (cf. Chro 42), retenu parmi les cinq essentiels, et du Prix du Patrimoine, remis à l'extraordinaire Moomin de Tove Jansson. Bien sûr, tout cela peut être l'objet d'une discussion sans fin : on peut avancer objectivement que le meilleur album de l'année, le Acmé de Chris Ware, est hors catégorie, que l'indépendance du jury se trouve renforcée par ses choix curieux / audacieux / déprimants (rayez la mention inutile), mais il suffit de citer deux à trois titres incontournables et qui ont pourtant été contournés (Gus de Christophe Blain, Helter skelter de Kyôko Okazaki, La Vie secrète des Jeunes de Riad Sattouf) pour se dire que décidément, c'est peut-être le principe même d'un prix unique qui est à reprendre. Pour ce qui est du Grand Prix 2008, ce sont les Duber, c'est-à-dire le duo Dupuy-Berberian qui a reçu la consécration suprême. Sans contestation possible (même si le nom de Blutch était beaucoup murmuré, selon les rumeurs et donc précautions d'usage). Les auteurs du proto-bobo Monsieur Jean, mais aussi et surtout du décisif Journal d'un album, se sont également orientés vers des projets plus personnels (Hanté de Dupuy, Playlist de Berberian), même si leurs noms resteront à jamais associés dans la mémoire collective des lecteurs. Il semble aussi que la tendance des jurés, tous anciens Grands Prix, se dirige vers une loi non-écrite qui est tout sauf irréfléchie : récompenser alternativement des grands anciens parfois oubliés (Munoz) et des symboles incontestables de la nouvelle bande dessinée (Trondheim, Dupuy et Berberian). Comme quoi, les jurys peuvent aussi avoir de bonnes idées. Ciao.